La carrière espagnole de Champlain 
Récit des voyages faits de 1599 à 1601
sur l'Atlantique, aux Antilles, au Mexique,
​au nord du Panama et à Carthagène

Édition comparative critique du Brief discours
avec une analyse philologique des trois manuscrits,
l'édition commentée avec traduction française
 des documents espagnols qui nomment Champlain,
celui de Séville étant présenté en primeur;
une séquence chronologique raisonnée  
fondée sur les archives de France et d'Espagne; 
une bibliographie commentée, suivie d'un glossaire

​et d'un aperçu des principaux lieux visités. ​​

Achille Joyal, D. 3ème Cycle (Aix) ​retraité de l'enseignement
des langues 
anciennes (1975) et de l'espagnol (1997) 
      Base philologique, sources archivistiques
et méthode propre à l'édition comparative
   
              INTRODUCTION GÉNÉRALE

Le tout premier récit de voyage de Champlain est ici présenté pour la première fois d’après le témoignage des trois manuscrits et en tenant compte des variations significatives pour le contenu du texte et pour son orthographe.

L’édition comprend une analyse lexicale et phonétique du langage du navigateur à son retour en France. Il parle sous influence avant de surmonter l’assimilation linguistique subie durant des années, notamment depuis août 1598 jusqu’au début de juillet 1601, si l’on s’en tient aux certitudes fondées sur les archives.

Elle offre le texte intégral de la narration. On y découvre l’origine du voyage fait depuis la Bretagne durant l’été 1598; les circonstances du premier départ d’Espagne vers les colonies d’Amérique en hiver 1599; la description des lieux qu’il a vus ou souhaité voir en 1599. Elle inclut deux escales du second voyage (1600-1601), Portobelo et Carthagène: elles figurent dans les trois manuscrits, sans différences notables ni dans le fond ni dans la forme.

Les illustrations de Champlain présentant la faune et la flore; ses cartes géographiques et ses plans publiés dans les éditions antérieures et qui sont accessibles en ligne n’ont pas été reproduits dans cette édition nouvelle. Elle est axée sur l’établissement du texte à partir des trois versions qui ont été prises par autant de secrétaires. D'après leurs variantes de mots et de forme qui différencient leurs manuscrits, il semble qu'ils ont travaillé sous la dictée, non pas en copistes d'un texte original.

À l’exemple de ce récit, qui admet un certain remplissage et à l’instar des historiens Chaunu, adeptes de la méthode des Annales, où l'on privilégie l’exhaustivité documentaire, le commentateur accorde la priorité à la richesse de l’information. La cohérence de l’ensemble ressortira, espérons-le, malgré la profusion des données philologiques et archivistiques.

Il s'agit de rendre compte de la narration dans son intégralité historique. C’est pourquoi on y inclut différentes versions de mots ou de phrases que proposent les divers manuscrits.

Par le mot variante, on désigne tout élément étranger à la dictée du narrateur telle qu'elle est reconstituée dans l’édition, par exemple "odeur" au lieu d’humeur odoriférant​e (§ 14), écart visible dans une seule version. Une forme orthographique qui s'écarte des deux autres versions n'est pas considérée comme authentique, car elle est réputée non dictée par le narrateur. C'est également une variante.

    
           Philologie, archivistique et histoire    
 Les informations absentes du manuscrit censuré à l’intention du roi Henri IV sont identifiées comme telles.

Des mots dont on connaît la prononciation authentique par le narrateur mais qui ont été transcrits différemment dans l’un des trois manuscrits sont signalés dans le texte par un caractère réduit et par la couleur bleue.

Le lecteur est invité à juger quelles graphies et parfois quels mots proposés sont les plus plausibles, dans la bouche de Champlain et selon le contexte. Quiconque y trouvera moins intérêt que les lecteurs soucieux de précision philologique pourra continuer sa lecture sans perdre le fil de la narration.

Le texte est subdivisé d’après les éditions antérieures, mais pour faciliter les renvois nous avons numéroté les paragraphes.

Nous annonçons chaque section par un titre inscrit dans un tableau. Les interpolations présumées sont ainsi clairement identifiables.

Les notes sont appuyées sur l’ensemble de la documentation disponible, y compris deux pièces d’archives qui ont été été traduites et commentées. L'interprétation s'appuie sur les dictionnaires espagnols spécialisés qui explicitent les termes de marine, pour la Quittance de 1600, et de droit pour le Legs.

Les trois manuscrits sont désignés d’après le lieu de leur découverte: Dieppe[1] (1855), Bologne (1924) et Turin (1926).

           Nouvelles bases documentaires          

Nous avons examiné les apports des trois sources pour établir un texte fidèle à la parole de Champlain. Le Bologne et le Turin ont été collationnés sur la copie en microfilm de Bibliothèque et Archives Canada. Le contenu du Dieppe a été saisi dans l’édition de 1922. Son témoignage est cité de seconde main: J. H. Cameron a travaillé sur une copie photostat du manuscrit de Dieppe conservé à Providence aux États-Unis. Sa lecture a paru fiable d’après l’échantillon publié au volume I, en page 2.

En 2017, aucune édition basée sur les trois sources n’avait encore paru. Celle-ci rend compte du récit aussi intégralement et exactement que possible en collectant la totalité des données même au-delà des trois manuscrits, car elle s’appuie sur des archives espagnoles. L’une d’elles, qui s'avère pourtant essentielle, était demeurée inédite à ce jour.
Le récit est donc corroboré par deux pièces authentiques: le Legs de Cadix, exploité aux fins de l’interptétation du Brief discours ; la quittance de solde de mars 1600, d’intérêt primordial: elle cite Champlain sous le nom italianisé qu’il portait dans le rôle d’équipage du Saint-Julien en 1599 et à bord du navire Samson qui l’avait ramené en février 1600.

Ces pièces méritent d’être exploitées aux fins de l’édition du texte. La seconde est demeurée inconnue des biographes, malgré une mention faite dès 1956 par deux historiens, Huguette et Pierre Chaunu. Ses données concordent avec celles du récit. La cohérence des témoignages éclate au grand jour quand les éléments sont replacés dans leur contexte. La biographie de Champlain durant sa carrière espagnole est désormais éclairée au-delà de ce que révèlent les trois manuscrits.
Nous présenterons séparément, à l'onglet Archives, la Quittance de 1600 en version intégrale et en style modernisé, incluant une traduction et un commentaire, suivie du Legs de Cadix également présenté en trois versions. Chaque pièce d’archives est accompagnée d’un lexique explicatif.

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Propositions méthodologiques

Le présent éditeur estime que la pensée déductive, avec une réflexion conforme aux règles de la logique, a sa place en histoire. 
Il admet la légitimité des trois procédés suivants qu’un empirisme dogmatique exigeant des documents écrits pourrait taxer de spéculation:

1- la déduction, qui amène à comprendre que Champlain, suivant son témoignage constant précisant deux ans et deux mois et sachant qu’un aller-retour durait une année, a fait quatre traversées avec les Espagnols;
 
2- le rejet de l’hypothèse d’une visite à la Margarita, considérant qu’il a dit ‘nous fûmes’, et non pas "j’allai" ni "je m’embarquai";
 
3- l’acceptation du témoignage sur la visite à Portobelo ("je m’embarquai...") et à Carthagène ("je m'embarquai en un vaisseau qui allait à Carthagène").

Ces démarches sont conformes à la méthode historique. La durée totale des navigations couvrant les années 1599 à 1601, le comput chronologique est inéluctable: il y eut deux allers-retours de Champlain sur des flottes espagnoles.

[1] Dit aussi de Providence à cause de sa localisation ultérieure.                                                     

    
                                Avertissement
   
Cette première édition basée sur la totalité des sources ouvre des perspectives sur les années mal connues de la carrière de Champlain. À la lumière des faits attestés, on est obligé de proposer des explications rationnelles. Voici les principales hypothèses avancées.

1- L’origine orale des manuscrits. Ils émanent d’une dictée prise sous des formes variables par trois secrétaires. Certaines déviations phonétiques du locuteur, notées diversement dans ces écrits, l’attestent clairement. Le décalage orthographique, en particulier dans la transcription des noms de personnes et de lieux, est l’un des indices de ce fait méconnu;

2- La maîtrise de l’espagnol. La preuve repose sur l’observation de l’interférence de cette langue dans le langage de Champlain. Il y a de nombreux cas où l’empreinte étrangère est indéniable, un mot ou une tournure espagnole se substituant à l’usage français de l'époque;

3- La fin du mythe du voyage clandestin. Au premier départ, il fut nommé contramaestre sous le nom Antonio Samuele. Deux semaines après son premier retour, on l'identifia comme "maestre ordinario" dans une quittance de solde conservée aux archives de Séville;

4- L’historicité de la visite à Mexico. Elle est fondée sur des arguments d’ordre phonétique et sur l’examen critique de son témoignage. Il a prononcé des toponymes de l’Anahuac (Xochimilco: "Chille"; Chalco: "Caiou") suivant l’usage local, influencé par le nahuatl parlé dans la région de l’antique Tenochtitlán. Cet usage n’était pas celui du milieu colonial de Veracruz dont la population était d’origine espagnole en majorité. S’il était resté confiné à la côte, il aurait connu ces toponymes soit par écrit, soit en les entendant prononcer selon la norme espagnole. Lors de la narration en présence des secrétaires, il aurait plutôt dicté so-chi-mil-co et chal-co, certainement pas des formes adaptées sous l'influence du nahuatl;

5- Le départ obligé de mai 1600. À la lumière des documents mis à jour par L.-A. Vigneras, d’une part;  H. et P. Chaunu,  d’autre part et enfin grâce au Legs de Cadix, on entrevoit les suites de la perte du St-Julien. On infère le mobile principal du second voyage: l'espoir de récupérer les sommes dues pour la valeur des pièces lors de la vente du navire en 1599. Il n'y réussit pas, car ces mêmes créances lui furent léguées par son oncle le 26 juin 1601;

6- La preuve de la durée totale de 26 mois. Elle concorde avec la mention des escales de Carthagène et de Portobelo. Ces deux ports ne purent être visités durant le premier voyage, du 3 février 1599 au 26 février 1600. Une des preuves de l'historicité de cette dernière escale réside dans la prononciation déformée du toponyme: "Portovela", au lieu de Portobelo. Il appert que ce nom avait fut non pas découvert sur une carte, mais bien appris sur place, par oreille. Il a été dicté tel qu'entendu.
    
          
            
   
                               
                     Transcription des noms

Noms propres espagnols

Leur forme originale sera respectée (Zubiaur, Vallebrera, Sanlúcar, Portobelo), sauf quand l’usage français a accrédité une orthographe différente (Philippe II, Cadix, Séville).

Noms propres français

Le capitaine Provençal
 
Selon Vigneras, le nom d’origine était Hellaine. Les archives de France ne présentent pas uniformément cette graphie. Celles d’Espagne donnent tantôt Eleno, tantôt Elena. Comme l'a suggéré Vigneras en 1957, la forme Hellaine a été privilégiée. Étymologiquement, elle suggère une origine grecque pour ce natif de Marseille. 

Samuel Champlain
 
Étant donné qu'il répondait au nom de Antonio Samuele à bord de la Carrera de las Indias, il a paru convenable de le désigner par ce nom d’officier en mer quand le contexte le justifie. C’est le cas pour la quittance de 1600.

En d’autres cas, notamment à l’occasion du Legs de 1601, il faut le désigner par son appellation de naissance. Elle fut déformée en Zamplén par le greffier gaditan.
La forme française Champlain sera retenue dans la traduction et les commentaires de ce document.

Le navire confié à Champlain

Considérant que, même s’il a été affrété en Bretagne sous le nom de Saint-Julien (d’après le prénom de l’armateur) le narrateur le nomme toujours en émettant la syllabe ‘an’, d’après les transcriptions des trois secrétaires, le ‘a’ de Julian a été préféré.
En contexte français, on le nomme Saint-Julien.


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Pour éviter une surabondance de notes au bas des pages, nous avons inséré dans le texte les variantes présentées par les manuscrits. Pour faciliter une lecture cohérente des éléments authentiques retenus, nous avons présenté les variantes significatives entre parenthèses, en abrégeant le nom des manuscrits (D: Dieppe ; B: Bologne ; T: Turin). 


                Autres notes explicatives

Les notes des éditions antérieures ne sont pas citées, à l'exception des éléments utiles pour éclairer le contexte historique ou géographique.

La plupart des notes de cette édition sont d’intérêt philologique, notamment phonétique: il s’agit de reconstituer la dictée en scrutant la transcription des mots. L’empreinte espagnole est fréquemment détectable: elle est tantôt castillane (d'après le langage des officiers espagnols à bord), tantôt andalouse (d'après l'usage de Cadix, Séville et Sanlúcar, entre autres lieux visités), tantôt mexicaine (c'est le cas dans les prononciations Mechique et Caiou) ou même, une fois, portugaise (Açores fut dicté Essores.)

L’empreinte étrangère se reconnaît dans le choix des mots et le recours à des mots ou locutions du moyen français, soit proches de l’espagnol, soit tout simplement calquées. Champlain hésite fréquemment entre un mot français usuel et un calque. Vers la fin du récit, cette tendance est partiellement surmontée.

L’imprégnation fut à ce point marquée qu’on trouve des traces d'espagnol jusque dans le récit Des Sauvages, rédigé de sa main, celui-là, publié à Paris durant l’automne 1603.



                                                         

                       RECONNAISSANCE


Aux biographes passés et présents: Morris Bishop (1948), David Hackett Fischer (2008), Raymonde Litalien et Denis Vaugeois (2004) ainsi qu’aux collaborateurs de l'ouvrage La naissance de l’Amérique française

À Éric Thierry,  qui a édité le Brief discours d’après le manuscrit de Bologne (2013).

À Louis-André Vigneras, archiviste qui trouva la plupart des documents relatifs au premier voyage espagnol de Champlain, auteur d’un article qui fit autorité en son temps: "Le voyage de Champlain aux Indes Occidentales", dans la Revue d’Histoire de l’Amérique française 1957, p. 163-200.

À Huguette Catella-Chaunu et Pierre Chaunu, historiens de l’École des Annales qui firent des relevés exhaustifs suivis d’analyses et de synthèses sur l’histoire commerciale de l’Espagne, travaux parus dans Séville et l’Atlantique. Ils signalèrent en 1956 la présence de Champlain sous le nom d’Antonio Samuele dans un inventaire des Tenecimientos de cuentas de la Armada de la Guardia de la Carrera de las Indias (Livres de comptes de l'escadre de la garde du Convoi des Indes Occidentales).

Au professeur Marcel Trudel qui, comprenant que cette recherche exigeait la connaissance de l’espagnol et de l’histoire de l’Espagne, suggéra une étude fouillée sur la carrière espagnole de Champlain.
 
Au professeur Francisco Jarque, ce collègue universitaire qui, ayant entendu en 1985 notre conférence révélant l’empreinte de l’espagnol dans le Brief discours et le document de Séville identifiant le "maestre ordinario en San Julián", nous a incité à mener cette recherche d’intérêt tout spécial pour l’histoire de l’Espagne et la biographie du fondateur de Québec.

À la professeur Lysanne Coupal, autrefois de l’Université Laval ; au regretté professeur don Ignacio Soldevila Durante, maître de littérature espagnole, premier Canadien membre de l’Academia Norteamericana de la Lengua Española; au professeur Ricardo Pattee qui nous a enseigné l’histoire latino-américaine et initié à la langue portugaise.
 
À M. Mathieu Davignon, expert des écrits de Champlain, qui a bien voulu réviser un essai biographique; à M. Gilles Lacasse, qui a aidé à comparer les données des manuscrits; à M. Viateur Tremblay, qui a révisé des notes et des commentaires; à M. Jean-Marc Meunier, qui fut consulté sur la cohérence du raisonnement ; à MM. Jean Dumont et Serge Cham, réviseurs.


Un merci tout spécial à mon épouse pour sa patiente compréhension.
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Données historiques de base
mentionnées sous l'onglet
Séquence raisonnée



Éléments utiles pour retracer
les étapes des deux voyages 

1-Les périples de la Carrera de las Indias duraient environ une année, non pas deux ;

2-Champlain était de retour en mars 1600: la Carrera partie en 1599 rentra le 26 février ;
 
3-Il avait été maître d'équipage à bord du navire commandé par son oncle en 1598 ;

4-En janvier 1599, succédant à Zubiaur et n’ayant pas le choix de garder le Saint Julien, chargé de 46 canons destinés à la défense de Porto Rico, le commandant Francisco Coloma l'avait admis à bord sous un surnom de marin, conformément à l'usage : Antonio Samuele ;

5-Il fut le seul officier non espagnol à bord de ce navire honoré du titre  de vice-amiral, mais il y avait d’autres marins français ;

6-Champlain avait été maître d’équipage à bord du navire durant le trajet de Blavet jusqu’à Cadix, du 23 août au 14 septembre 1598 ;

7-Le 26 juin 1601, son oncle lui légua, devant greffier, toutes ses créances espagnoles, y compris les sommes dues pour l’affrètement du navire de Blavet à Cadix, mais sans mention des frais d’affrètement chiffrés par le narrateur lors de la validation par Coloma de la confiscation faite antérieurement par Zubiaur ;

8-Il a fait un second voyage, de 1600 à 1601, probablement motivé par l’obligation de recouvrer des sommes dues pour la vente de la hourque en 1599 à La Havane. Elle avait été vendue pour les pièces (al través).

​9-Des sommes gardées à La Havane et dues à des particuliers, attendues en Espagne en 1600 et en 1601, ne furent pas livrées avant le Legs de Cadix: le 26 juin 1601, son oncle n'a pas été remboursé. Elles n'allaient arriver à Séville que le 17 février 1602.

10-Une semaine après la dictée des dernières volontés de l’oncle Hellaine, il fit enregistrer la désignation d’un fondé de pouvoir, Bartolomé Gariboy, ce qui signifie qu’il devait entreprendre des démarches pour récupérer des sommes. Si leur restitution a tardé de sept mois et demi, il dut rentrer en France au printemps 1602. 

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                 L’empreinte espagnole
             dans le parler du narrateur
 


La présente édition intègre des données d’ordre linguistique. Quelques notes sur le style de celui qui vécut des mois en Andalousie et navigua ensuite avec des officiers espagnols apportent un éclairage nouveau: il savait assez bien la langue espagnole pour comprendre clairement les ordres à bord et plus tard, en juin 1601, le style complexe du legs dicté par son oncle, avec les précisions légales. - On en trouvera des clarifications à l'onglet Archives.

Il savait moins d’espagnol que son oncle qui servait l’Espagne depuis 1593, mais il en avait sans doute appris des rudiments. L’influence espagnole imprègne son langage, émaillé de tournures et de calques de termes ibériques, souvent au détriment de l’usage français d'alors. L’empreinte espagnole fut telle qu’il resta contaminé par sa langue seconde au-delà de 1603: elle est encore décelable dans son premier récit de voyage en Nouvelle-France, Des Sauvages [1].

Avec une oreille accoutumée à l’espagnol, il a souvent une prononciation déroutante pour les noms communs (trajet est prononcé traict, d’après trayecto); de personnes (Zubiaur est articulé Soubiaôr), et de lieux (Puerto Rico est rendu en Portoricco, avec la transposition en double ‘c’ du ‘r’ espagnol à double articulation. - La vibration forte de ‘r’, dont il avait acquis la maîtrise par les fréquents redoublements de la lettre en espagnol, fut rendue à l’écrit, chez les secrétaires, par un redoublement de ‘c’.

Considérant les variations phonétiques du locuteur, les variations d’oreille et d’écriture des secrétaires et les variantes possibles d’un scribe dans la copie, on ne s’étonne pas de trouver quelques énormités: la transcription au son "à perte beus" (= à perte de vue) par l’auteur du Dieppe, leurré par l’articulation forte du ‘v’ à l’espagnole que le locuteur s’était fait un devoir d'imiter, comme on l’observe chez tout bon étudiant, est un cas limite.

Champlain avait trop longtemps alterné d’une langue à l’autre pour livrer un récit conforme à l’usage français. Dans son débit laborieux, il choisit ses mots avec un scrupule proche de la préciosité. Par exemple, habitué à l’usage de l’omniprésent adverbe muy, il hésitera à employer "très": il ne prononcera ce mot qu’une fois (§ 14) avant la section § 26, mais le remplacera 22 fois par fort; il alternera ensuite entre les deux.
Il faut tenir compte de ces curiosités de langue en rassemblant les éléments de preuve.

[1] Montagnais d’après montañés (XII, § 1); saut d’après salto (IX, § 3). [Dans les écrits des jésuites, on lit: Montagnards et rapide]. En 1603, Champlain emploie comme devant environ: comme environ trois lieues (IX, § 3), faisant un pléonasme analogue à celui de son oncle dans le Legs de Cadix, f. 256v: como una legua poco más o menos de la ciudad de La Rochela. Littér. : comme… plus ou moins.                               

                           
ABRÉVIATIONS

A.G.I. : Archivo General de Indias, Séville.

Bologne : Manuscrit de Bologne. Biblioteca Universitaria, ms. 1072, II, n. 7.

Chaunu : Huguette et Pierre Chaunu, Séville et l’Atlantique. Paris, S. E. V. P. E. N., 1955-1960. (École Pratique des Hautes-Études. Collection Ports, routes, trafics, n° 6.)

D.A. : Diccionario de Autoridades. Madrid, Real Academia, 1726, 3 vol.

Dieppe : Manuscrit de Dieppe conservé à la John Carter Brown Library de Providence.

DME : Martín Fernández de Navarrete, Diccionario marítimo español. Madrid, Imprenta Real, 1831, 772 p.

DRAE : Diccionario de la Real Academia española. Madrid, Real Academia, 1992.

Fischer: David Hackett Fischer, Champlain’s dream. New-York, Simon & Schuster, 2008, 834 p.  – Il est cité d’après l’édition canadienne: Toronto, Vintage Canada, 2009, 834 p.)

Edition 1922 : The Works of Champlain. Édition annotée par J. H. Cameron, traduite par H. H. Langton. Toronto, Champlain Society, 1922, vol. I, p. 1-80.

Godefroy: Frédéric G. Dictionnaire de l’ancien français et de tous ses dialectes du IXème au XVe siècle. Paris 1880-1901; réimpression Vaduz (Liechstenstein), 1961.

Heidenreich : Conrad E. Heidenreich & K. Janet Ritch, Samuel de Champlain before 1604. Des Sauvages and other documents related to the period. Toronto, The Champlain Society, 2010, 490 p.

Huguet : Edmond H. Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle. Paris, Champion, 1925-1967, 7 vol.

Laverdière: Camille L. Œuvres de Champlain. Québec, Université Laval, 1870/Éditions du Jour 1973, 3 vols, 1478 p. (Voir p. 5-52.)

Litalien et Vaugeois : Raymonde Litalien et Denis Vaugeois, Champlain. La naissance de l’Amérique française. Paris/Québec, Nouveau Monde/Septentrion, 2004, 400 p.

NTLE : Nuevo Tesoro lexicográfico del español del siglo XIV a 1726. Madrid, Arco Libros, 2007, 10 vols.


RHAF : Revue d’Histoire de l’Amérique française, Montréal, 1957, p. 163-200.

Turin : Manuscrit de Turin. Archivio di Stato di Torino J. b. VI. 5.

Rousseau : Jacques R. "Samuel de Champlain, botaniste mexicain et antillais", Cahier des Dix 16, p. 39-61.

Thierry : Éric Thierry, éd. Espion en Amérique. 1598-1603. (Édition du Brief discours en français moderne d’après le manuscrit de Bologne, p. 52-127.

Vigneras : Louis-André Vigneras, "Le voyage de Champlain aux Indes Occidentales", Revue d’Histoire de l’Amérique Française 1957, p. 163-200.
                                                                             
                                                                          

  Sommaire des découvertes
​présentées sous l'onglet 
Analyse des manuscrits



PRINCIPAUX RÉSULTATS DE
​L’ANALYSE COMPARATIVE



1-SEULS LES EN-TÊTES SONT UNIFORMES.
LES TEXTES ONT DES VARIANTES DANS LEUR CONTENU ET LEUR STYLE.

2- PLUSIEURS MOTS ONT UNE ORTHOGRAPHE DIFFÉRENTE D’UN TEXTE À L’AUTRE, PAR EX. SOUBRIAGO/SUBIAUR; ILS NE PEUVENT ÊTRE DES COPIES D’UN MÊME ORIGINAL ÉCRIT.

3-LES SECRÉTAIRES ONT TRAVAILLÉ DANS UN MÊME ESPACE. IL ARRIVE QUE L’UN D’EUX COPIE SON VOISIN. LE BOLOGNE ET LE TURIN CONCORDENT ASSEZ SOUVENT.

4-POUR LA VIGILANCE ET LE JUGEMENT DES RÉDACTEURS SOUS LA DICTÉE, ON PEUT ÉTABLIR UN PALMARÈS : BOLOGNE, TURIN, DIEPPE. LE BOLOGNE SUPPLÉE PARFOIS UN MOT JUGÉ UTILE POUR LE SENS.

5-LES TEXTES ÉMANENT D'UN RÉCIT ORAL FAIT D'UNE SEULE TRAITE ET UNE SEULE FOIS. 

6-LE DIEPPE AJOUTE DES MOTS QUI N’ONT PAS ÉTÉ DICTÉS. IL A LE STYLE LE PLUS TRAVAILLÉ, AVEC UNE COULEUR FRANÇAISE.

7-IL A SUBI UNE RÉVISION PARTIELLE DE FORME ET DE CONTENU. IL A DES LACUNES ; AU MOINS UNE EST DUE À LA CENSURE.

8-LES RÉDACTEURS N’ONT PAS IDENTIFIÉ EUX-MÊMES LES CARTES NI LES ILLUSTRATIONS : DANS CHAQUE DOCUMENT, DES MOTS DU RÉCIT ONT UNE AUTRE FORME UNE FOIS INSCRITS COMME LÉGENDES.

9-SEUL L'AUTEUR DU DIEPPE AVAIT LES CARTES ET LES ILLUSTRATIONS SOUS LES YEUX ; POUR LES AUTRES, LES ÉLÉMENTS VISUELS N’ÉTAIENT PAS TOUS REPRODUITS, MAIS LES CADRES AVAIENT ÉTÉ TRACÉS.

10-LES TROIS TEXTES ÉMANENT D'UN MÊME RAPPORT ORAL QUI NE PUT ÊTRE PRÉSENTÉ EN DIRECT AU ROI, VU LA LENTEUR DU DÉBIT NÉCESSAIRE À SA TRANSCRIPTION. APRÈS LA RÉCITATION, LE ROI REÇUT UN TEXTE RÉVISÉ ET CENSURÉ, LE DIEPPE. LES DEUX AUTRES ONT DES PASSAGES QUI LUI MANQUENT. 


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